Une sale saga islandaise
publié le 12 avril 2011 à 14h24 / écrit par Yvette et Mike Krolikowski – Damien Millet , Comité pour l'abolition de la dette du tiers monde (CADTM) / lu 238 fois / commenté 0 fois
On vous prévient ! Ce qui suit est un peu long mais foutrement intéressant. A lire comme une saga islandaise. Il était une fois, un petite île tout en haut du globe qui s'endort prospère et sans histoire et se réveille endettée, étranglée par le FMI comme n'importe quel pays du tiers monde.
Une fable ? Non, le monde réel du capitalisme financier.
Le 9 avril 2011, les Islandais ont refusé, à près de 60 %, de payer pour assumer les erreurs de ceux qui ont conduit leur pays vers l’abîme. Ils ont une nouvelle fois refusé par référendum l’accord Icesave, qui prévoit que l’État indemnise les épargnants britanniques et néerlandais ayant perdu de l’argent lors de la faillite de cette banque en ligne en 2008. Ils ont donc confirmé le premier « non » prononcé en mars 2010, ce qui agace au plus haut point tout à la fois les gouvernements islandais, britannique et néerlandais, l’Union européenne, les banquiers et les promoteurs de la mondialisation néolibérale. Tous ces hauts responsables ne voient aucun inconvénient à ce que grâce à la déréglementation financière, une banque privée nommée Icesave propose des taux mirobolants, que des citoyens britanniques et néerlandais attirés par la promesse de gains faciles y investissent en toute connaissance de cause, que Londres et La Haye viennent éponger leurs pertes quand la crise éclate, puis que ces gouvernements se retournent contre l’Etat islandais pour qu’il prenne en charge les 3,9 milliards d’euros qu’ils ont dépensés, et que la première ministre islandaise soit d’accord pour imposer cette purge à son pays. Fort heureusement, le peuple islandais a une nouvelle fois dit non.
"Obligation de rembourser" contre insurrection morale !
Avouons que les mines défaites de ceux qui pensaient que le peuple allait accepter l’inacceptable ont été assez jubilatoires. Le Royaume-Uni et les Pays-Bas, « très déçus », reprendront la procédure judiciaire devant l'Autorité de surveillance de l'Association européenne de libre-échange (AELE). Selon le ministre néerlandais des Finances : « Le temps des négociations est terminé, l'Islande demeure dans l'obligation de rembourser, la question relève désormais des tribunaux. » Du côté du gouvernement islandais : « Le résultat du référendum n'affectera pas le début des versements par la société Landsbanki Islands hf [maison-mère d’Icesave] aux créanciers prioritaires - y compris les autorités britanniques et néerlandaises. » Le peuple s'est exprimé, il est maintenant instructif de suivre le niveau de respect de cette décision. Mais pour comprendre comment l’Islande en est arrivée là, un retour en arrière s’impose.
La sale saga du libéralisme
Vue de l'extérieur, l'Islande, qui figurait au premier rang pour l'indice de développement humain du PNUD en 2007, semblait être un petit paradis. Avec une espérance de vie parmi les plus élevées au monde, un chômage quasi inexistant, les conditions de vie difficiles des populations dutiers-monde paraissaient bien loin pour les 320 000 Islandais. Aujourd’hui, plus d'un tiers des ménages est surendetté. Tout a commencé avec la révolution néolibérale des années Reagan-Thatcher au virage des années 1980. Partout où elle fut appliquée, les inégalitésse sont creusées. L'Islande a participé à cette tendance forte et les trois principales banques islandaises (Kaupthing, Glitnir, et surtout Landsbanki à travers sa filiale en ligne Icesave), totalement privatiséesen 2003, ont rapidement trouvé leur place dans le monde de la grande finance. Elles ont très vite élargi leurs activités à l'étranger, en proposant des comptes courants en devises étrangères, rémunérés, au Royaume-Uni (octobre 2006) et aux Pays-Bas (mai 2008). Devant le succès, elles ont pu offrir des prêts alléchants et ont placé le reste de leurs réserves dans des produits financiers parmi les plus risqués.
Terrible cure d'austérité imposée par le FMI
En octobre 2008, après le déclenchement de la crise mondiale, les banques islandaises hypertrophiées s’effondrent. Pour éviter une panique bancaire, les gouvernements britannique et hollandais acceptent de dédommager leurs ressortissants détenteurs de comptes dans des banques islandaises. Puis ces gouvernements présentent la facture (2,6 milliards d’euros pour le Royaume-Uni et 1,3 pour les Pays-Bas) à l'Islande. Le jour même du déclenchement de la crise, le FMI envoie une mission sur l'île. Le 24 octobre 2008, il fait son retour en Europe de l'Ouest avec un accord de prêt de 2,1 milliards de dollars, faisant de l'Islande le premier pays occidental à recourir à son « aide » depuis un quart desiècle. Comme toujours avec le FMI, en contrepartie, l'Islande s'engage à appliquer une terrible cure d'austérité. Cinq ans après avoir privatisé ses trois banques, en septembre 2008, le gouvernement islandais se trouve obligé de reprendre 75% de Glitnir. Le mois suivant, il renationalise Kaupthing et Landsbanki.
La recette néolibérale est toujours la même : privatiser les profits, nationaliser les pertes
En février 2009, Glitnir est totalement renationalisée. Le processus est très clair : quand ces banques faisaient des profits colossaux, il fallait qu’elles soient privatisées, mais dès qu’elles ont plongé dans le rouge, l’État a été sommé d’assumer leur charge, d’emprunter lourdement pour faire face aux échéances, puis de les reprivatiser au plus vite sans oublier de réformer son économie dans un sens néolibéral pour faire payer la facture par la population islandaise. Les réactions ne manquent pas. Tous les samedis, durant plusieurs mois, la population manifeste contre les mesures d'austérité qui impliquent notamment des attaques très dures contre le système de protection sociale et contre les retraites.
Mars 2010 : le NON des Islandais
Le 30 décembre 2009, le Parlement islandais vote de justesse la loi « Icesave », qui entérine le remboursement de 3,9 milliards d’euros à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. Cela revient à faire payer environ 100 euros par habitant et par mois pendant huit ans pour la faillite d’une banque aux investissements très hasardeux. Devant la pression de la rue, le président refuse de signer, appelant à un référendum contraignant pour le gouvernement. En mars 2010, 93% des Islandais rejettent l’accord. En parallèle, se tiennent les pré-négociations pour l'adhésion à l'Union européenne afin de maintenir sous pression le gouvernement islandais. Les discussions avec Londres et La Haye aboutissent à un nouvel accord en décembre 2010. Le taux d'intérêt est ramené à 3,3% pour la part britannique et 3% pour la part hollandaise, au lieu de 5,5%, et la durée de remboursement allongée de huit à trente ans. La liquidation des actifs de Landsbanki est mieux prise en compte. Suite à une pétition de 40 000 signatures, le président décide un nouveau référendum. La première ministre, Johanna Sigurdardottir, ose déclarer : « C'est décevant. Nous avions anticipé que le président allait signer l'accord sur Icesave […] L'accord a été approuvé à la majorité au Parlement et ce n’est pas commun qu’un président s’oppose à un accord adopté à une telle majorité ». C’est cet accord que le peuple islandais vient de nouveau de rejeter.
Un peu d'espoir venu du froid...
L’actualité islandaise a de quoi donner un peu d’espoir, mais pas de quoi être euphorique. Il ne s’agit pas d’une révolution en marche. Le mouvement social n'est pas actuellement de nature à remettre en cause l'adhésion aux principes du libre marché, du néolibéralisme et de l'orthodoxie économique. Les élections n’ont pas vraiment changé la donne : le capitalisme est toujours structurellement dominant. Et, malgré une forte participation aux pétitions et aux manifestations, la crise « Icesave » n'a pas encore suscité chez les Islandais la volonté farouche de faire tomber le système qui les a ruinés. Mais l’histoire n’est pas finie…
Les auteurs
Yvette et Mike Krolikowski sont militants au CADTM France (www.cadtm.org). Damien Millet en est le porte-parole. Il est l' auteur avec Eric Toussaint de : "La crise, quelles crises ?", Editions Aden-CADTM, 2010.
commentez cet article
*Champs obligatoires. L'adresse email ne sera pas affichée avec le commentaire.
Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaîtront pas tant que le modérateur ne les aura pas approuvés.

